🚨25 février 2026 — Kennedy Space Center, Floride
Il est 9h28 du matin, heure de Floride. Le Launch Director prononce les deux mots que personne ne souhaitait entendre à ce stade de la campagne de lancement : "Go for rollback."
Dix minutes plus tard, à 9h38 précises, le Crawler-Transporter 2 — ce mastodonte de 2 700 tonnes — entame ses premiers mouvements sous la charge colossale du SLS et de sa capsule Orion. La direction de marche est inversée.
Le pad 39B s'éloigne lentement derrière l'ensemble, et c'est vers le Vehicle Assembly Building (VAB), à environ six kilomètres de là, que la mission se dirige.
La décision avait été annoncée suite à une une anomalie détectée dans le flux d'hélium à destination de l'étage supérieur du SLS, l'ICPS — l'Interim Cryogenic Propulsion Stage. Ce problème, que nous avons analysé en détail dans notre article dédié, nécessite une intervention au plus proche des composants. Et pour accéder à ceux-ci dans les conditions de sécurité requises, une seule option : rentrer à la maison (VAB)
Crawler way to the pads - VAB. On voit qu'il avait été prévu un pad C à l'époque Apollo mais avec l'arrêt des missions après la 17 vu le désintérêt du public et l'absence d'intérêt scientifique du politique et les couts de la guerre du Vietnam n'a pas été mis en service
Une journée à 1,6 km/h
Ne cherchez pas de scènes de panique dans les salles de contrôle de Kennedy Space Center ce matin-là.
L'opération qui se déroule est lente, méticuleuse, et dans un certain sens, parfaitement banale pour les équipes qui la conduisent. Le rollback fait partie du scénario prévu. Il est dans les procédures. Il a été répété.
La vitesse de progression du Crawler ne dépasse pas 1,6 kilomètre par heure en conditions normales — parfois moins dans les virages.
Le trajet de six kilomètres entre le pad 39B et le VAB représente donc une traversée de plus de dix heures d'opérations continues, sous surveillance constante.
Ce n'est pas une promenade : c'est une procédure de précision qui mobilise des dizaines de techniciens répartis tout au long du parcours.
Le SLS et sa tour de lancement mobile — le Mobile Launcher 1 (ML-1) — forment un ensemble dont la masse totale avoisine les 8 millions de kilogrammes.
Le Crawler, entraîné par quatre chenilles double-face de 57 tons chacune, absorbe les vibrations et maintient la plateforme parfaitement horizontale grâce à un système hydraulique actif capable de corriger jusqu'à 5 degrés d'inclinaison sur n'importe quel point de la surface. Sans ce correcteur permanent, la fusée risquerait de subir des contraintes structurelles inacceptables.
À 20h00 environ, l'ensemble SLS/Orion/ML-1 franchit les gigantesques portes du VAB.
Le Crawler dépose sa charge et repart doucement dans l'obscurité. La fusée est de retour dans le plus grand bâtiment du monde par volume — ses 160 mètres de hauteur, ses 218 mètres de long et ses 158 mètres de large ont accueilli Apollo et Space Shuttle avant elle.
Elle retrouve ses amarres, ses plateformes d'accès, et surtout les mains des techniciens qui vont maintenant pouvoir travailler.
NASA’s crawler-transporter 2, carrying NASA’s Artemis II SLS (Space Launch System) rocket with the Orion spacecraft, arrives Wednesday, Feb. 25, 2026, inside the Vehicle Assembly Building at NASA’s Kennedy Space Center in Florida to troubleshoot the flow of helium to the rocket’s upper stage, the interim cryogenic propulsion stage. - NASA/Cory Huston
⚙️Ce qui attend les équipes dans le VAB
L'arrivée dans le bâtiment n'est pas la fin de l'opération — c'est le début d'un nouveau chapitre, plus complexe encore. La NASA a officiellement listé trois priorités de travail pour cette campagne de maintenance :
Première priorité : diagnostiquer et résoudre l'anomalie de flux hélium sur l'ICPS.
Les techniciens devront installer les plateformes d'accès adaptées, dépressuriser partiellement le système, isoler le ou les composants défaillants et procéder aux remplacements nécessaires. Cette partie de l'opération est la moins prévisible en termes de durée — tout dépend de ce que les inspections révèlent une fois les équipes au plus près des éléments.
Deuxième priorité : remplacer les batteries.
C'est un point que la communication officielle de la NASA mentionne brièvement, mais qui mérite d'être détaillé. Le SLS embarque des batteries de bord sur trois sous-systèmes distincts : le Core Stage (étage principal), les deux Solid Rocket Boosters (SRBs, les propulseurs à poudre latéraux) et l'ICPS lui-même.
Ces batteries ont une durée de vie opérationnelle limitée en conditions de veille active — elles ont été activées lors du rollout de janvier, puis maintenues en régime pendant les semaines passées au pad. Les remplacer maintenant, pendant que la fusée est accessible, est une nécessité logistique autant qu'une obligation de sécurité.
Troisième priorité : la remise en service du Flight Termination System (FTS).
Le FTS est le système de destruction active de la fusée en cas de trajectoire dangereuse après le décollage. Il s'agit d'un dispositif pyrotechnique dont la certification a une durée de validité limitée dans le temps — quelques semaines tout au plus après l'activation initiale.
Revenu au VAB, on doit faire certifier à nouveau ce système avant tout nouveau rollout.
C'est une procédure non négociable imposée par la Federal Aviation Administration (FAA) et l'Air Force, qui ont autorité sur la sécurité des lancements depuis le territoire américain.
L'ensemble de ces opérations représente plusieurs semaines de travail. La fenêtre de lancement de mars est définitivement fermée. Les équipes tablent sur avril 2026 pour une nouvelle tentative.
🔧 Dossier technique : Le génie du lancement mobile : une idée née avec Apollo
La scène qui s'est jouée le 25 février 2026 à Kennedy Space Center aurait été techniquement impossible si la NASA avait fait d'autres choix architecturaux soixante ans plus tôt.
D'autre diront qu'ils en sont tributaires ....
Pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour par les années 1960 et une question que les ingénieurs de l'époque ont dû trancher : comment assembler, transporter et lancer la fusée la plus grande jamais construite ?
Dans les premières années de la conquête spatiale américaine, la réponse évidente était d'assembler la fusée directement sur le pas de tir.
C'est ce qui se faisait pour les Mercury et Gemini — les fusées étaient relativement petites, les délais d'assemblage de quelques semaines, et un seul pas de tir suffisait.
Cette approche du lancement depuis le site fixe d'assemblage avait une logique certaine : elle simplifiait l'infrastructure et réduisait les risques de dommages lors d'un transport.
4 mai 1961 Redstone on the pad
Mais la Saturn V changeait tout. Avec ses 110 mètres de hauteur et ses 2 800 tonnes au décollage, assembler la fusée directement au pad aurait signifié exposer pendant des mois un engin d'une complexité extrême aux conditions météorologiques de la côte floridienne — vents, humidité saline, orages.
Et surtout, cela aurait immobilisé le pad pendant toute la durée de l'assemblage, rendant impossible le rythme ambitieux des missions Apollo.
Les ingénieurs de la NASA ont donc opté pour un concept radicalement différent : l'assemblage vertical en zone protégée, suivi d'un transport intégré jusqu'au pad.
Le VAB fut construit à quelques kilomètres des zones de lancement.
Deux Crawlers furent fabriqués pour effectuer le transfert.
Et chaque fusée Saturn V fut assemblée sur une Mobile Launcher Base (MLB) — une plateforme de 49 mètres de côté et 8 mètres de hauteur, sur laquelle reposait la fusée et à laquelle était fixée une Launch Umbilical Tower (LUT) — la tour ombilicale de lancement.
Apollo Launch Umbilical Tower (LUT)
Cette LUT, haute de 120 mètres, portait l'ensemble des bras de connexion, les câbles d'alimentation électrique, les tuyaux de carburant et les systèmes de dégivrage. Elle voyageait avec la fusée jusqu'au pad, restait en place pendant le compte à rebours et ne se détachait qu'au moment de l'ignition. Après chaque mission, la MLB et sa LUT retournaient au VAB pour être reconfigurées pour la prochaine Saturn V.
Ce système permettait quelque chose d'essentiel : décorréler l'assemblage du lancement.
Pendant qu'une Saturn V était au pad, une autre pouvait être assemblée au VAB. La cadence des missions Apollo — avec parfois moins de six mois entre deux décollages — n'aurait jamais été possible sans cette architecture.
🔍De la LUT au ML-1 : l'héritage qui se perpétue
Pour le programme Space Shuttle, dans les années 1970, la NASA a conservé le principe du lancement mobile mais l'a adapté. La LUT a disparu au profit d'une Fixed Service Structure (FSS) permanente au pad — une tour fixe qui fournissait les connexions au sol — complétée par une Rotating Service Structure (RSS) qui enveloppait l'orbiteur pour les travaux d'accès.
Le Mobile Launcher Platform (MLP) continuait à transporter l'ensemble jusqu'au pad, mais sans tour intégrée.
Cette évolution simplifiait le transport mais complexifiait l'infrastructure à quai.
Launch Pad 39B at NASA's Kennedy Space Center, Fla., as seen in December 2007, a year after the pad's final space shuttle launch but before the fixed (at center) and rotating (at left) service structures began being dismantled. The mobile launch platform to the right was moved by crawler transporter off the pad and back to the Vehicle Assembly Building three miles away. - Photo: collectSPACE
🚛Pour la SLS et le programme Artemis, la NASA est revenue à un concept plus proche de la philosophie Saturn V, incarné par le Mobile Launcher 1 (ML-1).
Cette tour de 115 mètres de hauteur pour environ 5 000 tonnes ne se contente pas de transporter le SLS — elle lui fournit l'ensemble des connexions vitales (propergols, électricité, données, climatisation de l'avionique) jusqu'aux dernières secondes avant le décollage. Ses 10 bras de service se rétractent en séquence lors du compte à rebours, chacun ayant un timing précis dans la chronologie du lancement.
Contrairement à ce qui était envisagé à une époque pour certains systèmes de lancement concurrents — notamment avec des tours à demeure sur le pad, dites tours fixes ou Umbilical Launch Towers (ULT) — le choix d'un ML mobile pour le SLS n'était pas une évidence économique à court terme.
Construire et qualifier le ML-1 a coûté plus d'un milliard de dollars, et les délais de livraison ont été parmi les plus importants du programme.
Une tour fixe au pad aurait été moins chère à l'investissement initial.
Mais c'est précisément l'événement du 25 février 2026 qui illustre la valeur de ce choix.
Une tour fixe au pad aurait cloué le SLS à 39B pour toute la durée des réparations, sous les éléments, avec un accès aux composants de l'ICPS rendu difficile par l'absence des plateformes de travail intégrées au VAB.
La tempête de la côte atlantique en saison de lancement n'aurait rien arrangé.
Avec le ML-1 et le Crawler, la fusée a pu être ramenée dans son environnement contrôlé, à température et hygrométrie stables, entourée de toutes ses infrastructures de soutien, sans délai et sans risque structurel supplémentaire.
Les tenants d'une approche de lancement fixe — comme celle qu'utilise aujourd'hui SpaceX pour son Starship avec sa tour "Mechazilla" à Starbase, Texas — disposent d'arguments valables en termes de rapidité et de coût.
Mais ils opèrent dans un modèle de fusée hautement réutilisable, avec des temps de traitement courts et des lancements très fréquents.
Pour un système de lancement lourd à usage unique comme le SLS, dont chaque exemplaire représente des mois d'assemblage et dont l'équipage à bord n'autorise aucun compromis, l'architecture mobile et la possibilité de retour en hangar restent un atout de robustesse considérable.
The Space Launch System’s mobile launch platform
🚀Ce que cette journée dit de la préparation d'une mission habitée
Il serait tentant de voir dans ce rollback un revers, un retard embarrassant pour un programme déjà souvent critiqué pour ses dépassements de calendrier.
Mais regarder cette journée du 25 février avec l'œil de l'ingénierie spatiale invite à une conclusion radicalement opposée.
La détection précoce de l'anomalie — sur la base des données de télémesure remontées depuis l'ICPS bien avant que la moindre opération de propergol ne soit engagée — est exactement ce que le programme a été conçu pour faire.
L'anomalie a été identifiée, évaluée, et la décision de rollback a été prise selon un processus de gestion des risques rigoureux.
Aucun raccourci. Aucun pari.
Il ne faut pas oublier qu'il n'y a eu d'un seul lancement de test de la SLS et 4 à 5 WDR.
Le lancement de la première SLS lors d'Artemis I qui a fait un vol sans faute et qui a amené sa capsule Orion en Orbite. Elle a fait son Job.
À bord d'Orion lors de la prochaine mission se trouveront Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen. Leur trajet autour de la Lune — le premier vol humain aussi loin de la Terre depuis Apollo 17 en 1972 — ne souffrira d'aucun à-peu-près technique.
Pas si les équipes au sol ont leur mot à dire.
Le rollback du 25 février 2026 n'est pas une page de gloire dans les annales d'Artemis II. Mais il sera peut-être, rétrospectivement, l'une des décisions les plus importantes de toute la campagne.
Ajouter un commentaire
Commentaires