🌑Retour au VAB pour le SLS : La fiabilité avant tout face au défi technique de l'ICPS

Publié le 22 février 2026 à 15:17

🚨 Artemis II : un problème d'hélium sur l'ICPS force le rollback du SLS — la fenêtre de mars est compromise

Centre Spatial Kennedy, Floride. L'ambiance était à l'optimisme après le succès de la deuxième répétition générale humide (Wet Dress Rehearsal II). Les réservoirs géants de la fusée Space Launch System (SLS) avaient été remplis de carburant cryogénique, les comptes à rebours simulés avec brio, et le pas de tir 39B semblait prêt à rugir.

Pourtant, l'exploration spatiale nous rappelle sans cesse qu'elle ne tolère aucune approximation.

Le 21 février, la NASA a détecté une anomalie technique critique sur l'étage supérieur de la fusée, forçant l'agence à prendre une décision difficile mais nécessaire : le retour du lanceur géant au Vehicle Assembly Building (VAB).

    Replaçons les faits dans leur séquence précise.

    Début février — Le premier Wet Dress Rehearsal (WDR1) d'Artemis II est interrompu par des fuites d'hydrogène liquide au niveau des interfaces de l'étage central. Déception, mais les équipes repartent de l'avant.

    19 février — Le WDR2 se conclut avec succès. Pas de fuite LH₂ cette fois. Le compte à rebours a atteint le T-29 secondes. Plus de 750 000 gallons de propergols cryogéniques ont transité dans le véhicule sans incident. Les managers de mission confirment : tout est nominal.

    20 février, vendredi soir — La NASA annonce officiellement viser le 6 mars comme première tentative de lancement. C'est un geste inhabituel — l'agence attend normalement la conclusion du Flight Readiness Review (FRR) pour fixer une date.

    La confiance est palpable. Le soir même, à 17h00, les quatre astronautes entrent en quarantaine médicale pré-vol à Houston. Le commandant Reid Wiseman publie un post Instagram depuis le centre médical. Le plan : vol vers Kennedy Space Center le 1er mars, lancement le 6.

    Dans la nuit du 20 au 21 février — Les équipes au sol effectuent une opération de routine : la repressurisation du système hélium de l'ICPS après le WDR2. Et l'hélium cesse de circuler.

     

    21 février, 10h30 — L'administrateur de la NASA Jared Isaacman publie sur X :

    "Suite aux données recueillies pendant la nuit, qui ont révélé une interruption du flux d'hélium dans l'étage de propulsion cryogénique intérimaire du SLS, les équipes s'emploient à résoudre le problème et se préparent à un probable retour d'Artemis II au VAB du centre de lancement de la NASA (@NASAKennedy). Ceci aura très probablement un impact sur la fenêtre de lancement de mars."@NASAAdmin, 21 février 2026, 10h30

    Deux minutes plus tard, le blog officiel de la mission est mis à jour par Rachel H. Kraft. Le ton est mesuré, mais le message est clair : le rollback est en cours de préparation. La fenêtre de mars n'est plus possible.

    Tail Service Mast Umbilical (TSMU) in VAB

    ⚙️L'anomalie expliquée : ce qui s'est passé exactement

    Les équipes n'ont pas pu maintenir correctement le flux d'hélium lors des opérations normales et des reconfigurations qui ont suivi la répétition générale qui s'est terminée le 19 février

    Le débit d’hélium est critique : il assure la pressurisation des réservoirs cryogéniques et le fonctionnement des valves de purge/pressurisation.

    Dans un second post technique, Isaacman détaille précisément ce qui a été observé et les trois causes possibles investiguées :

    "Les bouteilles d'hélium du système ICPS servent à purger les moteurs, ainsi qu'à pressuriser les réservoirs de LH2 et de LOX. Ces systèmes ont fonctionné correctement lors des missions WDR1 et WDR2. Hier soir, l'équipe n'a pas réussi à rétablir la circulation d'hélium dans le véhicule. Cet incident est survenu lors d'une opération de routine de remise sous pression du système. Nous avons observé une défaillance similaire sur Artemis I."@NASAAdmin, 21 février 2026, 11h39

    🔧 Dossier technique : l'ICPS et le rôle critique de l'hélium

    Avant d'examiner les hypothèses de panne, faisons un arrêt indispensable sur le composant concerné.

    🛸 L'ICPS — l'étage supérieur du SLS

    L'ICPS (Interim Cryogenic Propulsion Stage) est le deuxième étage du SLS, celui qui prend le relais une fois que les boosters à propergol solide et l'étage central sont largués.

    C'est lui qui donne à Orion son impulsion finale vers la Lune (Trans Lunar Injection - TLI), On en reparlera dans un autre article à venir sur la mission Artemis II  expliquant le choix d'une free-return trajectory.

    L'ICPS est un Delta Cryogenic Second Stage modifié, issu de la famille Delta IV d'ULA.

    Pour son adaptation au SLS, plusieurs modifications ont été apportées : allongement du réservoir LH₂, ajout de bouteilles d'hydrazine pour le contrôle d'attitude, révisions avioniques mineures, et modification de la soupape de ventilation/détente LH₂ pour permettre le redémarrage en vol du RL10.

     

    🌕 Le rôle de l'ICPS dans Artemis II

    Lors d'Artemis I, le moteur RL10 de l'ICPS a fourni à Orion l'impulsion finale pour atteindre la Lune avec une précision remarquable, brûlant pendant un record de 18 minutes lors de la manœuvre de Trans-Lunar Injection.

    Pour Artemis II, le profil est différent et plus complexe. Orion et l'ICPS orbiteront deux fois autour de la Terre, l'ICPS effectuant une première allumage pour maintenir la trajectoire d'Orion et un second pour placer le vaisseau sur une orbite terrestre haute.

    L'ICPS servira également de cible visuelle lors d'un exercice de rendezvous — une mire extérieure permettra à l'équipage d'évaluer les qualités de manœuvre d'Orion pour les futures opérations d'amarrage.

    ⚗️ Les trois rôles vitaux de l'hélium dans l'ICPS

    L'hélium sous pression est utilisé pour pousser les propergols vers les moteurs lors de l'allumage et pour purger diverses lignes de carburant afin de les nettoyer avant que les propergols ne circulent. Plus précisément, les bouteilles d'hélium embarquées dans l'ICPS remplissent trois fonctions distinctes et critiques :

    ① Purge du moteur RL10 L'hélium est injecté dans les lignes du moteur pour chasser toute trace d'humidité, de contamination ou de résidus gazeux avant l'alimentation en propergols cryogéniques. Une purge insuffisante peut provoquer une inflammation non contrôlée ou une contamination des turbopompes.

    ② Pressurisation du réservoir LH₂ L'hydrogène liquide, stocké à -253°C (20 K), doit être maintenu sous pression pour alimenter correctement les turbopompes du RL10. L'hélium — inerte, non réactif avec le LH₂, et gazeux à cette température — est le seul choix logique pour cette pressurisation.

    ③ Pressurisation du réservoir LOX L'oxygène liquide à -183°C (90 K) reçoit le même traitement. La pressurisation hélium maintient les conditions d'aspiration optimales en tête de turbopompe.

    ⚠️ Condition sine qua non : sans flux d'hélium opérationnel, le moteur RL10 ne peut être allumé en toute sécurité.

    Ce n'est pas une redondance — c'est un prérequis absolu au lancement.

     

    🔍 Les trois hypothèses de panne — analyse technique

    🔸 Hypothèse 1 — Filtre final sur l'ombilical (probabilité : faible)

    Un filtre est situé sur l'interface entre la ligne sol et la ligne vol, côté ombilical. Son rôle : retenir toute contamination particulaire avant que l'hélium n'entre dans le véhicule. S'il est obstrué, le flux est interrompu. Cependant, Isaacman précise lui-même que cette cause est "least likely based on the failure signature" — la signature de panne observée n'est pas cohérente 

    🔸 Hypothèse 2 — Interface QD (Quick-Disconnect) ombilicale (probabilité : intermédiaire)

    Le connecteur rapide (Quick-Disconnect) à l'interface sol/vol est la seconde piste. Ces connecteurs sont conçus pour se désolidariser rapidement au moment du lancement, et leur précision mécanique est critique. Isaacman note que "similar issues have been observed" sur ce composant lors des préparatifs précédents — ce qui en fait une hypothèse sérieuse.

    🔸 Hypothèse 3 — Clapet anti-retour embarqué (probabilité : la plus élevée)

    Un check valve défaillant à bord du véhicule est la piste la plus cohérente avec la signature observée. Isaacman le confirme sans ambiguïté : "which would be consistent with Artemis I, though corrective actions were taken to minimize reoccurrence on Artemis II."

     

    🔗 Le lien avec Artemis I : lors des préparatifs d'Artemis I en 2022, un problème similaire de pressurisation hélium de l'étage supérieur avait nécessité des interventions avant le lancement. Des actions correctives avaient été menées spécifiquement pour réduire le risque de récurrence sur Artemis II. La panne est donc d'autant plus déconcertante : le problème connu a été traité, mais une signature comparable est réapparue.

    🚛 Le rollback : une nécessité logistique, pas un choix

    La question naturelle est : pourquoi ne pas réparer sur le pad ?

    La réparation nécessite un accès uniquement disponible dans le VAB, qui comporte de nombreux niveaux de plateformes qui pivotent en place autour du lanceur. Le pad 39B ne dispose tout simplement pas de cette infrastructure d'accès circumférentiel permettant d'atteindre des composants internes à la hauteur de l'ICPS.

    🌬️ Le facteur météo : la complication qui complique la complication

    Afin de préserver les options de dépannage à la fois sur le Pad B et au VAB, les équipes préparent le retrait des plateformes d'accès installées vendredi, qui ont des contraintes liées aux vents et ne peuvent pas être retirées par forts vents, prévus pour dimanche.

    Ces plateformes temporaires avaient été montées vendredi pour permettre l'accès aux systèmes FTS (Flight Termination System) — une étape requise avant le lancement. Elles doivent être retirées avant de commencer le rollback. Et les vents prévus dimanche risquent d'en interdire le démontage ce jour-là.

    Le rollback physique lui-même ne peut donc débuter qu'une fois les plateformes retirées dans des conditions météo acceptables.

    📅 Impact sur le calendrier de lancement

    Si le lancement n'a pas lieu avant le 11 mars, il ne pourra pas avoir lieu avant le 1er avril. C'est la contrainte des fenêtres de lancement lunaires : seules quelques opportunités par mois satisfont les exigences de trajectoire, d'éclairage et de géométrie Terre-Lune de la mission Artemis II.

    🚀 Conclusions - prudence et transparence

    À la Mars Society Belgium, nous savons que le chemin vers la lune reste même à notre époque une aventure humaine et technique compliquée.

    Bien que ce retard soit frustrant pour les passionnés que nous sommes, il rappelle une loi fondamentale de l'aérospatial : la sécurité des vols habités repose sur la capacité à écouter les données, même quand elles nous obligent à faire demi-tour.

    Un problème de pressurisation d'hélium pendant l'Injection Trans-Lunaire aurait pu compromettre la trajectoire d'Orion ou la sécurité de l'équipage.

    La NASA prend le temps de bien faire les choses. Nous garderons les yeux rivés sur le Kennedy

     

    Nous suivrons de près les communiqués officiels de la NASA et nous continuerons à vous tenir informé de la suite de la mission Artemis II.

    Historic fact :

    🗣️ La référence à Gemini 8 : Isaacman replace l'incident dans l'histoire

    Un post sur X de Jared Isaacman contient une référence historique à la mission Gemini 8 qui mérite d'être citée et commentée.

    Pour contextualiser le revers, il évoque un épisode de l'histoire spatiale américaine :

    La référence est précise : en mars 1966, Armstrong et David Scott avaient dû aborter la mission Gemini 8 après que le vaisseau entra en rotation folle suite à un dysfonctionnement d'un propulseur d'attitude. Mission écourtée à 10h42 de vol. Trois ans et quatre mois plus tard, Armstrong posait le pied sur la Lune.

    Le message implicite d'Isaacman : un revers technique n'est pas une fin, c'est une étape.

    Les deux objectifs principaux de la mission Gemini 8étaient 'une part de réaliser un rendez-vous spatial et de s'amarrer à un engin spatial cible Agena et d'autre part d'effectuer une sortie extravéhiculaire  avec l'AMU (Automatically Maneuvering Unit), un prototype du Manned Maneuvering Unit (MMU). Les astronautes doivent également réaliser dix expériences scientifiques, technologiques et médicales.

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